Il y a un type, à ma droite, juste un peu en retrait. Plutôt élégant, il ne dit rien. Je ne le connais pas, je sais simplement qu'il va passer les trois prochaines heures à ne s'occuper que de mon pain. Cela me satisfait. Tout à l'heure, il hotté une serviette pliée avec un revers, découvrant une petite assiette au liseré doré; il y a donc placé un petit pain, du bout d'une pincette argentée, avec un de ces gestes presque liquide et dans un silence parfait. Je ne le vois pas, mais je sais qu'il veille, et que toute son énergie psychique est concentrée sur l'anticipation de mon mouvement qui peut-être rompra un quignon.
Dans ce restaurant, les tables sont espacées d'au moins quatre mètres; j'ai souhaité garder mon cartable auprès de moi, pour lui donner de la valeur. Un petit meuble d'appoint a été mis à ma disposition, à mes cotés, sans un mot, ce qui me fait penser que ça y est, ce cartable a pris de la valeur, et que je suis résolument dans un restaurant ou les cartables ont leurs portes-cartables. Je prends un air entendu qui me va comme un gant, de ces sourires d'élu qui signifie à la fois merde et mes hommages madame.
Madame est d'ailleurs à ma droite, elle sourit insensiblement, mais presque mieux que moi, c'est l'expérience, probablement. La cinquantaine, du genre de ces femmes qui ont connu les apprentissages du port de tête, des manières de saisir un verre, des mains posées sur les genoux – ce qui est impoli en Occident. Et qui sait très bien que les couverts s'utilisent de l'extérieur vers l'intérieur. Son dos ne touche pas le dossier du fauteuil, et il y a quelque chose de victorien dans la rectitude de sa posture. Si elle est à ma droite, c'est qu'on a considéré que j'étais l'invité – ce qui rassure un peu mon découvert.
J'ai face à moi une jeune femme qui a entre douze et quarante-deux ans. Elle ne vit pas à Kyoto et c'est tout ce que je saurai d'elle durant tout ce dîner. Elle a ce petit geste d'inclinaison de la tête à chaque fois que son tuteur, à sa droite – à ma gauche, donc - lui dira quelques mots que je devine comme des petites autorisations successives. Elle a un visage qui me rappelle que les Occidentaux ne peuvent rien comprendre au Japon, tant qu'ils n'ont pas vu une Japonaise manger une crème brûlée de foie gras avec une petite cuillère à moka, et qui sera bien entendue servie en amuse-bouche. Et nous nous en amuserons volontiers la bouche.
A ma gauche, notre hôte déploie sa stratégie arachnéïde de faux timide caché derrière une diplomatie toute orientale. Sans âge lui non plus, il parle à voix basse. Il a ce chic des étrangers à prononcer les noms de Barthes et Michel Serres, avec un petit roulement sur le R qui donne à ses paroles une dimension curieusement méridionale. Il est d'ailleurs le seul à parler un peu le français, ce qui lui donne la position de pivot, comme au hand-ball. Il y a dans ce genre de restaurant tout un code du micro-événement. Des petits acquiescements de la tête, des signes de la main, des petits sourires pincés pour remercier, pour commander, ou pour donner le signe de départ des conversations ou des rituels du service. Début de match.
Je commence par remercier notre hôte de son invitation, et assure Madame qu'il est probablement le meilleur guide pour connaître Paris en quelques heures. Il s'en excuse – étrange politesse japonaise pour laquelle la modestie en devient prétentieuse. Il faut choisir ce que nous mangerons, et Madame indique en me regardant qu'il m'incombe maintenant de donner des indices sur le luxe culinaire français. Des cartes immenses nous sont apportées, par quatre personnes qui nous les apportent de manière synchronisée. Le service fait l'effet un peu désuet de ces spectacles de natation synchronisée, où des jeunes filles souriantes et en apnée, gracieuses dans leur état de noyade juste rattrapée, simulent un ordre totalement naturel et détendu.
Notre hôte indique de son menton qui choisira les vins. On me tend une sorte de petit livre, où des châteaux correspondent à des francs. Le sommelier, du genre trapu aux cheveux ras, qui dénote un peu dans cette ambiance raffinée, me rappelle que Dionysos, dieu du vin, a toujours été représenté comme un personnage un peu ingrat et volontiers turbulent. Je repense alors au Gabinetto Segreto du musée archéologique de Naples, où sont exposés divers objets et statue érotiques de Bachus, de Pan et de satyres, qui sont autant de variations de l'esprit du vin et de l'ivresse, et dont le sommelier de ce restaurant constitue le residu. Avec lui, je parle français ; il a bien compris l'enjeu du choix. Des vins facilement reconnaissables, un peu éloquents, et plutôt chers.Je remarque les prix sont finalement exprimés en euros. Ca tombe bien. Je propose le Chassagne-Montrachet, qui fait surprise car c'est un blanc. Madame est quasi religieuse devant le choix du vin : We should taste both, white and red. Alors prenons également ce Saint-Joseph, qui roucoulera avec la viande rouge. Quatre-vingt douze euros? Pas donné le Saint-Joseph, mais bien rendu.
Un fifre vient présenter la bouteille de Chassagne. Je lui indique sans rien dire qu'il la présente à tous les convives. Il nage autour de la table. La jeune fille approuve, elle est parfaite dans son rôle de simulatrice; notre hôte demande où se trouve la région. This is the holy road in the south of Beaune, the côte de beaune, where you can find the most beautiful collection of wines. On sert. On hume, on me regarde. J'improvise. First, you can smell butter on bread, very smoothly, so that, you can find white flowers. And then, there are reduction arums of roasted nuts. Le sommelier complète. Un vin assez gras, et qui vous emmènera très loin pour les trois premiers plats du menu. Effectivement, je sens que ça part très loin.