C'est une fille qui a l'habitude d'être regardée, qui connaît très bien cette minute de silence, où elle sent l'impact du regard sur elle. Regards d'hommes et de femmes, non-dits d'une seconde, anges qui passent, soupirs, apnées. Elle connaît très bien cette situation, qui la condamne à l'état d'événement, et la liquide en tant que personne. Elle s'en prémunit par une forme d'indifférence, un dédain qui vaut monnaie rendue. La fameuse arrogance de jolie femme qui toise et ignore. Elle sait exactement ce que l'on veut d'elle, elle assume cette place nécessaire de la belle fille du wagon, ou de l'ascenseur. Mais qui lui fait finalement détester les sales d'attentes, les métros bondés, les files de cinéma, parce qu'elle y trahit les équilibres de la normalité, et y injecte silencieusement des enjeux et des prédations.
Cette position lui échoit, comme un héritage. Cette beauté, c'est son tragique, sa condition. Elle doit accepter cette position qui redistribue secrètement autour d'elle toute une économie du regard. Les complicités, le grand complot secret, les silences assourdissant des hommes, et ceux qui expriment le moins sont les pires. Elle préfère le colleur d'affiche du métro qui, en la sifflant, crève l'abcès, et parle en ventriloque pour tous les muets de la rame. Puisqu'elle accepte de fait le piédestal, elle permet une forme de consensus, elle permet aux hommes de se constituer en tant qu'homme d'ascenseur, et aux femmes, en femmes qui rationalisent et maudissent la futilité. C'est le sale boulot, c'est le tribut des belles, et c'est probablement encombrant.
Alors elle doit obéir à sa caste, ne pas rendre le regard. Elle se trouve prise dans l'absurdité du nonchaloir que lui impose sa place, tout en mesurant précisément ses moindres gestes. Pas question de sourire, donc, car on le lui reprochera. Ne pas renvoyer l'accusé de réception. Limiter les bijoux, au risque du trop. Oublier d'être courte vêtue, elle n'en a pas le droit. Paradoxe de la belle, qui doit être en deçà d'elle-même, comme si la beauté menaçait notre tranquillité. Ce qui la condamne à se prémunir d'elle même, à feindre de ne pas être là, à simuler sa propre absence, et se dissimuler derrière son iconité. Elle se glace, se papier-glace, se vitrifie et accepte d'incarner la figure archétypale de ce que tout le monde à en tête, ce que doit être une belle fille, sur qui repose l'ensemble de l'économie relationnelle et libidinale de ce micro événement que constituent ces quelques minutes de silence de cette cabine. Contenir toute forme de réponse, contrôler tous les signaux faibles, devancer les sous-entendus. Les belles sont nos boucs-émissaires, le signe conservateurs de notre société de l'interdit. La culpabilité de la beauté, sa victimalité.
Ce qui la conduit au risque de la décompensation, le claquage, l'hystérie. Bien sûr, la belle est odieuse. Car s'oublier, se fondre dans la foule, adhérer à l'anonymat, couler dans le corps collectif, tout cela lui est interdit, elle serait disqualifiée, sorcièrisée. La belle se construit socialement en tant que belle, et cristallise sur elle cette grande laideur du reproche, de la facilité, de l'envie, du devoir-être, tout ce qu'elle doit aux autres, les inconnus, les transparents, les non-vus, les infra-ordinaires. Grande dette initiale, et qui hypothèque toute les relations équitables avec les prolétaires du corps, qui font avec ce qu'ils ont, et qui haïssent - en l'adorant secrètement - cette facilité de la beauté.