La vie des autres.

C'est en feuilletant ce livre, acheté à La Rochelle la semaine passée, rue Dupaty, la libraire chez qui j'ai retrouvé ces exemplaires dédicacés à Jean Duvignaud. Les premières traductions de Heidegger, le Questions IV, vendues parmi d'autres, comme ces textes de Lukacs, les livres d'une vie, offerts au passant.Dispersés, comme on dit chez Drouot. C'était ses livres, collectionnés, puis vendus après sa mort.

J'avais rapporté ce livre avec moi dans le train; et la photo est tombée, comme ça. J'ai regardé par terre, la photo sur le parquet. Je m'accroupis et la ramasse, je ne pense à rien. Cette photo est tombé du livre, elle devait y être glissée, à une page que je ne retrouverai pas; l'espace d'un instant, je doute même qu'elle fut tombée de ce livre, que je tiens dans la main.

C'est un photo en noir et blanc, une argentique, une de ces photos de rien, dont je pense d'ailleurs qu'elle est peut-être un tirage amateur. Même pas une carte postale, une simple image familiale. A la fois intime et forte, pour qui peut s'y plonger, on y voit une femme tenant un enfant, sur une grève, peut-être une plage. Cette femme rit, l'enfant parait apeuré.

Sans époque, la scène appartient à toute les époques. Le signe d'une vie, une trace de quelqu'un que je ne connais pas, et qui s'impose à moi maintenant. Comme une photo qui tombe, les destins projetés les uns sur les autres, avec la même abnégation, une espèce de violence qui fait exister la vie de ces gens, devant moi, et qui m'impose ce contre quoi habituellement on se protège.

# Online seit Dienstag, 17. Juni, 2008 um 17:52

Ce soir, c'est le "Mushi Mushi Tapenade Show".

Ce soir, c'est le "Mushi Mushi Tapenade Show".

On arrive un peu en retard, et du coup, on rate le palmares. C'est un jeune éphèbe très beau dans son costume noir poudré Hédi Slimane pour Dior printemps 2006 qui emporte le prix spécial pour le film d'animation sans pâte à modeler. Mais on ne l'apprendra que bien plus tard.

Pour accéder à l'étage, il a fallu passer un carré de gazon dont l'hôtesse du MK2 Bibliothèque nous avait prévenu qu'il était petit, mais que c'est du vrai. Des chaises Charles Heames donnent à cette soirée un côté design cool décomplexé comme la droite du même nom. Je pense que les gens sont jeunes et qu'ils ont raison. Des caméras.

A un moment donné, je bois un mélange du whiski qui paye la soirée avec de la menthe frottée entre les seins d'une jeune écervelée qui a une perruque rousse - le whiski est irlandais, et on souhaite que je m'en souvienne. Après Versailles et Andy Wharol, voici le troisième lieu où l'on se recoiffe blond et orange.

Une fille lèche la vitre; derrière, les tours de la bibliothèque dont Dominique Perrault a décidé de modifier le système de refroidissement, et de recouvrir les zones aveugles de cellules photovoltaïques. C'est le treizième dont je sais maintenant que c'est le plus bel arrondissement de Paris. On embrasse quelques huiles.

L'escalier a un entresol, le seul lieu où l'on sert du blanc. En haut, plus de monde, il fait encore jour, et on voit le skyline, dont aucune traduction ne me vient en tête. Si, la ligne de partage du ciel et de la terre, comme on a une ligne de partage des eaux. Michaël me dit que j'aime vraiment la ville. Je suis secrètement un faux bouseux.

Musique. On danse pas encore, on dodeline juste. Des plateaux carrés de verrines de mousses violettes, avec un croûton de pain d'épices au fond. Cuisine moléculaire chic déclinée en snack, on veut qu'on s'en souvienne. Et là, un cuisinier en tenue découpe des copeaux de foie gras, les poêle en aller-retour et dépose sur les canapés au miel. Tiens, je le prends en photo.



# Online seit Freitag, 13. Juni, 2008 um 11:50

Geändert am Samstag, 14. Juni, 2008 um 14:33

Pocketorama.

N'osant pas lui dire qu'il voulait l'aider, et sachant sa cleptomanie, il dissimulait des billets de vingt et cinquante dans les poches des vestes de costume qu'il laissait chez elle. Incapable de le remercier, elle feignait l'indifférence; seule la vendeuse de la boutique de chaussure s'étonnait de voir pleurer sa cliente à la caisse, les mains crispées sur ce drôle d'argent.

# Online seit Donnerstag, 12. Juni, 2008 um 05:36

Belle de jour.

Belle de jour.
C'est une fille qui a l'habitude d'être regardée, qui connaît très bien cette minute de silence, où elle sent l'impact du regard sur elle. Regards d'hommes et de femmes, non-dits d'une seconde, anges qui passent, soupirs, apnées. Elle connaît très bien cette situation, qui la condamne à l'état d'événement, et la liquide en tant que personne. Elle s'en prémunit par une forme d'indifférence, un dédain qui vaut monnaie rendue. La fameuse arrogance de jolie femme qui toise et ignore. Elle sait exactement ce que l'on veut d'elle, elle assume cette place nécessaire de la belle fille du wagon, ou de l'ascenseur. Mais qui lui fait finalement détester les sales d'attentes, les métros bondés, les files de cinéma, parce qu'elle y trahit les équilibres de la normalité, et y injecte silencieusement des enjeux et des prédations.

Cette position lui échoit, comme un héritage. Cette beauté, c'est son tragique, sa condition. Elle doit accepter cette position qui redistribue secrètement autour d'elle toute une économie du regard. Les complicités, le grand complot secret, les silences assourdissant des hommes, et ceux qui expriment le moins sont les pires. Elle préfère le colleur d'affiche du métro qui, en la sifflant, crève l'abcès, et parle en ventriloque pour tous les muets de la rame. Puisqu'elle accepte de fait le piédestal, elle permet une forme de consensus, elle permet aux hommes de se constituer en tant qu'homme d'ascenseur, et aux femmes, en femmes qui rationalisent et maudissent la futilité. C'est le sale boulot, c'est le tribut des belles, et c'est probablement encombrant.

Alors elle doit obéir à sa caste, ne pas rendre le regard. Elle se trouve prise dans l'absurdité du nonchaloir que lui impose sa place, tout en mesurant précisément ses moindres gestes. Pas question de sourire, donc, car on le lui reprochera. Ne pas renvoyer l'accusé de réception. Limiter les bijoux, au risque du trop. Oublier d'être courte vêtue, elle n'en a pas le droit. Paradoxe de la belle, qui doit être en deçà d'elle-même, comme si la beauté menaçait notre tranquillité. Ce qui la condamne à se prémunir d'elle même, à feindre de ne pas être là, à simuler sa propre absence, et se dissimuler derrière son iconité. Elle se glace, se papier-glace, se vitrifie et accepte d'incarner la figure archétypale de ce que tout le monde à en tête, ce que doit être une belle fille, sur qui repose l'ensemble de l'économie relationnelle et libidinale de ce micro événement que constituent ces quelques minutes de silence de cette cabine. Contenir toute forme de réponse, contrôler tous les signaux faibles, devancer les sous-entendus. Les belles sont nos boucs-émissaires, le signe conservateurs de notre société de l'interdit. La culpabilité de la beauté, sa victimalité.

Ce qui la conduit au risque de la décompensation, le claquage, l'hystérie. Bien sûr, la belle est odieuse. Car s'oublier, se fondre dans la foule, adhérer à l'anonymat, couler dans le corps collectif, tout cela lui est interdit, elle serait disqualifiée, sorcièrisée. La belle se construit socialement en tant que belle, et cristallise sur elle cette grande laideur du reproche, de la facilité, de l'envie, du devoir-être, tout ce qu'elle doit aux autres, les inconnus, les transparents, les non-vus, les infra-ordinaires. Grande dette initiale, et qui hypothèque toute les relations équitables avec les prolétaires du corps, qui font avec ce qu'ils ont, et qui haïssent - en l'adorant secrètement - cette facilité de la beauté.

# Online seit Mittwoch, 04. Juni, 2008 um 06:41

Geändert am Mittwoch, 04. Juni, 2008 um 07:16

Allez, on repart.

Allez, on repart.
On descend sur le tarmac, le sol est chaud, des marquages ésotériques jaunes et rayés, de grandes flèches. Le sifflement des turbines, qui absorbe nos paroles. L'aéroport ressemble à un petit hangar presque désuet, perdu au milieu de rien. Un seul appareil, presque inatendu. Un manchon à air, un parking, le vent chargé d'une odeur de plage et de varech séchés. Une lumière jaune filtrée de sable. Anachronique au milieu de tout ça, le zinc. On passe sous l'aile, un type avec un casque antibruit nous indique de contourner le chariot à bagage. L'escalier qui monte à flanc de l'avion, et qui renvoie à un imaginaire de voyage kennedyen. Le vent dans les cheveux, un foulard qui ondule, la rampe en aluminium gris. On accède par la queue, dont je remarque qu'elle est articulée. Je prends une photo.

# Online seit Dienstag, 03. Juni, 2008 um 05:50