"Respirez normalement."

"Respirez normalement."
"Désarmement des toboggans. Vérification de la porte opposée."

# Online seit Freitag, 23. Mai, 2008 um 04:59

Memorial.

Memorial.
La petite route laisse les plages et les hôtels, elle laisse aussi le plat relief de marais asséchés pour aborder la montagne. On laisse là Collioure, Port-Vendres pourtant déjà très beaux. Alors le pays change, plus abrupt, des pentes, des cailloux et des vignes à perte de vue. Le paysage se fait plus marqué, la montagne s'installe. Les virages freinent les baigneurs, on ne voit que des cabanes, quelques abris de vignerons, et des terrasses qui maillent la verdure. La mer, plus bas. Parfois à l'assaut d'une crique, un village est là. Banyuls. Une grande page de galets roux, quelques maisons proustiennes sur le front de mer.

Je poursuis cette route, chemin d'agonie de Walter benjamin, dont j'attends d'une minute à l'autre la destination finale. Je ne sais pas où je vais, je pense que cette route est très belle. Sans carte j'avance encore un peu, Portbou donne sur la mer, c'est ma seule certitude. Je reconnais cette route. pas une route, une épreuve, une douleur. Déjà en voiture, mais à pied. Et l'été, alors. Des lacets, qui hésitent, puis les anciens bâtiments de la douane. Couverts de graffitis, comme par vengeance désuète. Je passe l'Espagne, et je pense que je reconnais la redescente. Ce premier village avec cet énorme plate-forme de chemin de fer, comme une terrasse construite dans la montagne, pour orienter des trains de fret. Travail de titan. J'ai donc raté Portbou.

Etonnement, il s'agit là finalement de Portbou, qui donc est espagnole. Oui, cela me parait juste maintenant. Après avoir marché dans la montagne, donc, Benjamin a du dormir dans un refuge, peut-être déjà sur la redescente. Se pensant en danger, il confie ses manuscrits et avale le cyanure. Poison inutile, car le chemin était libre. Il arrête donc ici entre les vignes et la mer, son chemin d'écriture. J'entre et déjà bifurque du village, un panneau iglesia indique un cul de sac, que j'emprunte. Je roule maintenant dans une atmosphère où le bruit de ma propre voiture me semble étrange, du fait de la hauteur sous le plafond. Espace entre la friche industrielle et la cave particulière. Je m'engage sous la plate-forme des trains, dans l'obscurité tiède d'un tunnel creusé à même la montagne. Une lueur, je ressors par après. Quelques personnes, qui ne me comprennent pas. Demi tour vers le tunnel, je rentre dans le village.

Près d'abandonner, je vois une plage de marché, je vais à la demande. En cherchant à me garer, je lis mémorial Walter Benjamin. Au bout du village, par un escalier en S, on accède à une route à flanc de roche, qui mène, après circonvolution à une épingle qui jouxte le vide de la mer, et le mur du cimetière. Une plaque est là, un panneau avec la photo de Benjamin. Du mémorial on voit d'abord une boite métallique qui sort du sol, dans laquelle on peut rentrer. Métal brun, rouillé. Une sorte de tunnel en fait, un couloir précisément, et qui descend dans le sol, à travers la terre, pour se jeter sur les embruns. L'impression est saisissante, on en voit que des marches, un couloir aveuglé de la sortie et de la chute probable, dans la mer. Seule une vitre nous retient de retrouver Benjamin, une phrase en allemand, gravée, rappelle la difficulté du souvenir historique des anonymes.

La petite porte du cimetière, presque archétypale, qui ouvre sur le lieux en terrasses. La numérotation des urnes, les petites plaques. Je cherche la 563, et tombe finalement sur le mausolée.

# Online seit Montag, 19. Mai, 2008 um 17:59

Ding.

Ding.
Les portes glissent, un souffle m'affleure, chaud et brassant un air tabagique; un grand paillasson.

L'entrée en pente douce me conduit dans le grand hall, un comptoir, derrière des écrans, une tête casquée d'oreillettes et d'un petit micro. (Une petite mousse, une bonnette, précisément.) Qui me sourit d'un air entendu. J'acquiesce, je ne m'arrête ni ralentis. Les ascenseurs sont là. Trois. Un seul bouton, que j'actionne. Les portes glissent, à nouveau, et la cabine, toute vitrée, révèle la cage, nous montons. Le vide se fait, sous nous. Derrière la vitre, le patio, un jardin de gravier ratissé, façon Orient. (Façon seulement.)

La cabine monte, donc. Puis ralentit, deuxième étage, un son, les portes soufflent. Et pour un instant, le palier du deuxième. Une salle d'attente, en fait. Des sièges baquets, et une jeune femme, avec des bagages. Son regard interrogateur, cherchant à me reconnaître, ou attendant à travers moi quelqu'un qu'un ascenseur conduit à elle. Etrange fixité du regard. La jeune femme de l'étage auquel je ne descend pas; embarras et compassion qui me projette malgré moi dans une compréhension totale de son drame. Nous partageons cette seconde.

Les portes glissent à nouveau, la cabine monte, la jeune femme disparaît, je ne vois dans la seconde plus que ses paquets. Troisième étage, nouvel arrêt, et une personne monte, avec son bonjour qui libère mon absence. Un seconde figé, puis je souris et salue du menton, et voila, je descend au quatrième.

# Online seit Mittwoch, 30. April, 2008 um 18:53

Taxis bleus.

Taxis bleus.
Il y a ces matins où on met le réveil tôt, plus tôt que d'habitude, où l'on vérifie par deux fois si le clic est bien enclenché, et où l'on sait que de toute manière, on sera réveillé une minute avant la sonnerie, comme un stress salvateur. Le matin est le moment des aristocrates, car ceux qui le vivent ne sont qu'une poignée, et ils partagent le secret de cette expérience à la fois poétique et douloureuse. Entre le devoir et la jubilation de n'être que quelque uns.

Sans penser, par automatismes, sans allumer la lumière de la maison, je bois du jus devant le frigo – lumière blanche, les pieds sur le carrelage. Puis, le bruit de la mousse qui pousse de la bombe. Le visage dans la serviette. Le costume passé à la lueur de l'entrée. Je descends, l'ascenseur est bleuté, je n'avais jamais remarqué cette lumière. Le déclic de la porte, l'air sucré de Paris. Il fait curieusement doux et le taxi est déjà là.

D'un air emprunté – de ceux du matin – j'indique la première destination. Je demande si c'est un début ou une fin de journée pour le chauffeur ; l'homme se détend et dit que c'est aussi le matin pour lui. « 34, rue des Bois ». Paris déserte, moment de grâce où les nuiteux croisent les laborieux. Les lampadaires, quelques velibs, des éclats de voix. On prend Lionel, toujours ponctuel. Puis on part à Versailles, on s'installe alors dans ce qu'on pense être un voyage. Le périphérique, qui est une abstraction, un papier peint de taxi, ou peut-être un jeu vidéo. Discussion concentrée, avec Lionel. On pense vite, on ne devrait travailler que comme cela, quelques moments d'une grande densité, égrainés sur la journée.

Versailles, le Château, cette ville plate. « On y trouve la totalité des généraux français, c'est une tradition. J'en connais un notamment, le seul de gauche, qui s'est présenté aux municipales ». Lionel ne connaît que les marginaux des gens normaux. On a de l'avance, finalement. On laisse notre taxi, pour attendre notre deuxième voiture, celle qui nous amènera trente minutes plus loin, auprès d'un ingénieur, qui a inventé la Twingo, et qui préfère les réunions à sept heures moins le quart. « Vous voyez, le matin, on est bien, c'est un peu un temps pour soi. »

# Online seit Dienstag, 01. April, 2008 um 17:57

Journal d'appel.

Journal d'appel.
Le premier appel est celui d'une artiste qui s'insurge contre la fonctionalisation du temps, elle développe un travail sur tous les moments morts qui sont autant d'entorses à la production. Après deux ans passés sur l'idée de la perte, elle décide d'organiser un grand événement autour de la sieste, en invitant un public, des chefs d'entreprise, mais aussi des neurologues spécialisés dans le sommeil, et des sociologues.

Elle me propose donc de participer à une table ronde qui suivrait une performance de sieste collective - et qui m'amuse beaucoup - afin de resituer les pratiques de non production dans l'imaginaire de la modernité. Les poètes anarcho-aristocrates m'ont toujours plus. J'accepte, si le billet de train qui m'amène au Futuroscope est en première afin de me permettre de préparer mon propos dans une sieste des plus actives.

La voix de cette personne est chantante. Le Sud-Ouest. Elle a baptisé son projet les "Contrebandiers du temps". Pas mal. En raccrochant, je pense qu'elle aborde son sujet de manière paradoxale, puisqu'elle continue de considérer le repos comme l'inverse du travail, c'est-à-dire le temps qu'il faut pour redevenir productif, ce qui est précisément la définition marxiste du loisir.

Le deuxième appel est celui d'un ami qui après avoir été l'assistant de Yan Arthus-Bertrand - celui qui ne vend que des livres de cartes postales préfacés par PPDA (non, t'es dur là) - est devenu l'attaché de presse d'une photographe chic. Cet ami me propose de participer au nouveau travail de cette artiste, qui consiste à photographier des hommes et des femmes trentenaires, comme une sorte de zoologie de génération, et qui donnera lieu à une exposition au printemps. Chaque personne sera photographié sur fond gris, une fois habillé, une fois nu.

Je raccroche.
Je préfère éteindre le portable.

# Online seit Dienstag, 19. Februar, 2008 um 05:10