La petite route laisse les plages et les hôtels, elle laisse aussi le plat relief de marais asséchés pour aborder la montagne. On laisse là Collioure, Port-Vendres pourtant déjà très beaux. Alors le pays change, plus abrupt, des pentes, des cailloux et des vignes à perte de vue. Le paysage se fait plus marqué, la montagne s'installe. Les virages freinent les baigneurs, on ne voit que des cabanes, quelques abris de vignerons, et des terrasses qui maillent la verdure. La mer, plus bas. Parfois à l'assaut d'une crique, un village est là. Banyuls. Une grande page de galets roux, quelques maisons proustiennes sur le front de mer.
Je poursuis cette route, chemin d'agonie de Walter benjamin, dont j'attends d'une minute à l'autre la destination finale. Je ne sais pas où je vais, je pense que cette route est très belle. Sans carte j'avance encore un peu, Portbou donne sur la mer, c'est ma seule certitude. Je reconnais cette route. pas une route, une épreuve, une douleur. Déjà en voiture, mais à pied. Et l'été, alors. Des lacets, qui hésitent, puis les anciens bâtiments de la douane. Couverts de graffitis, comme par vengeance désuète. Je passe l'Espagne, et je pense que je reconnais la redescente. Ce premier village avec cet énorme plate-forme de chemin de fer, comme une terrasse construite dans la montagne, pour orienter des trains de fret. Travail de titan. J'ai donc raté Portbou.
Etonnement, il s'agit là finalement de Portbou, qui donc est espagnole. Oui, cela me parait juste maintenant. Après avoir marché dans la montagne, donc, Benjamin a du dormir dans un refuge, peut-être déjà sur la redescente. Se pensant en danger, il confie ses manuscrits et avale le cyanure. Poison inutile, car le chemin était libre. Il arrête donc ici entre les vignes et la mer, son chemin d'écriture. J'entre et déjà bifurque du village, un panneau iglesia indique un cul de sac, que j'emprunte. Je roule maintenant dans une atmosphère où le bruit de ma propre voiture me semble étrange, du fait de la hauteur sous le plafond. Espace entre la friche industrielle et la cave particulière. Je m'engage sous la plate-forme des trains, dans l'obscurité tiède d'un tunnel creusé à même la montagne. Une lueur, je ressors par après. Quelques personnes, qui ne me comprennent pas. Demi tour vers le tunnel, je rentre dans le village.
Près d'abandonner, je vois une plage de marché, je vais à la demande. En cherchant à me garer, je lis mémorial Walter Benjamin. Au bout du village, par un escalier en S, on accède à une route à flanc de roche, qui mène, après circonvolution à une épingle qui jouxte le vide de la mer, et le mur du cimetière. Une plaque est là, un panneau avec la photo de Benjamin. Du mémorial on voit d'abord une boite métallique qui sort du sol, dans laquelle on peut rentrer. Métal brun, rouillé. Une sorte de tunnel en fait, un couloir précisément, et qui descend dans le sol, à travers la terre, pour se jeter sur les embruns. L'impression est saisissante, on en voit que des marches, un couloir aveuglé de la sortie et de la chute probable, dans la mer. Seule une vitre nous retient de retrouver Benjamin, une phrase en allemand, gravée, rappelle la difficulté du souvenir historique des anonymes.
La petite porte du cimetière, presque archétypale, qui ouvre sur le lieux en terrasses. La numérotation des urnes, les petites plaques. Je cherche la 563, et tombe finalement sur le mausolée.