Il s'agit en fait plutôt d'une ruelle, qui pousse jusqu'aux quais. Les projecteurs des bateaux mouches éclairent un bref instant la façade. L'entrée ressemble à une des ces résidences avec services que les Brésiliens appellent les condo, et qui enferment généralement des personnes plutôt âgées et de l'air franchement climatisé. Un vrai style Pierre Paulin, début soixante-dix, avec des reposoirs et des fosses de conversations ; du marron, du orange ; un homme avec une oreillette reliée à rien me scanne de haut en bas, pelote mon cartable, m'indique du menton un portique qui ne détecte rien non plus. Deux hôtesses très bien coiffées gloussent derrière un zinc en altuglass, elles me disent qu'elle vont m'introduire, mais qu'il faudra me badger avant. Elle m'invite à m'asseoir quelques instants dans un canapé mangeur d'homme d'où l'on ne ressort jamais. Derrière, la climatisation respire doucement. Sur une table basse en Reflon jaune, des revues de dentistologie sont disposées en vrac.
Arrive un homme en manteau noir, l'air de rien, c'est le psychanalyste. Le troisième invité est en fait déjà là, dans le canapé, je ne vois que ses genoux ; chercheur, businessman, il nous soulage de la position du méchant dans le débat de ce soir, et nous permettra le psy et moi de feindre le simple commentaire. Une glousseuse nous emmène. L'ascenseur. Le psy brise le silence. Donc vous êtes sociologue ? Ah, non moi, je suis l'administrateur du site de rencontre. Mais nous nous sommes rencontrés aux 20 ans de Médiamétrie. Vous aviez commenté nos résultats, j'étais directeur d'étude à l'époque. Ah oui, c'est exact. Les portes soupirent, sixième étage.
En fait, c'est moi le sociologue. Vous savez, le sociologue, c'est toujours celui qui ne dit rien dans les ascenseurs. En fait, c'est toujours le plus suspect... Sourire. Oh, vous savez, chez nous les psy, le silence on connait bien. C'est un peu notre matière première.
D'autres canapés, et Jacques Attali, qui parle tout doucement au creux de sa main. Bonjour, je suis la réalisatrice, merci d'être là, si voulez bien me suivre...




