Prenez
un moment où il ne se passe rien, soyez bien attentif, et sachez observer combien c'est précisément là que s'engouffre la substance de notre monde.
Maffesoli le dit depuis trente ans, l'essentiel se cache à la surface des choses. Attendez par exemple une fin de repas ordinaire, et profitez en pour observer une personne qui mange un yaourt, ou une crème. Précisons. Une crème dont la consistance est ferme - j'entends par là que tous les Bulgares, brassés et battus, voire les aspartamés et les moussus, sont exclus du protocole.
Observez donc l'inobservable. La manière dont, sans vraiment le penser, tout un chacun investit cette modeste chose, et projette inconsciemment, dans la manière de manger ce yaourt, une partie de lui-même et du monde dans lequel il vit. Le yaourt comme grand écho du monde, et qui concentre de manière muette ce qui s'exprime plus visiblement dans toute notre culture. Un indice en hypo sur l'usage des plaisirs – lèche-t-on l'opercule aluminisé ? Un décryptage de la morale distinctive du bon et du déchet – vide-t-on le liquide qui affleure la surface du yaourt ? Un marqueur anthropologique de l'écologie familiale - sont-ce toujours les enfants qui mangent des yaourts?
Soyez sur d'une chose - mobilisons Marcel Mauss - que le yaourt est un
fait social total.
Précisons encore. Il y a ceux qui n'abordent pas directement le yaourt par le centre, et semblent contourner de leur cuillère par le bord. Manière de ne pas approcher de manière frontale la substance même, et de ne venir que par rebond. Une stratégie de la lenteur. Il y a là en effet une forme de pudeur - voire de culpabilité - qui dans notre culture judéo-chrétienne freine l'acte consommatoire, le passage à l'acte, du fait d'une réminiscence de la faute primordiale qui vient hanter toutes nos volitions d'absorption. Manger le yaourt par petits à-coups, c'est presque s'excuser de vouloir l'engloutir, comme un préliminaire qui absout le mangeur de la dette que le plaisir ressenti ne manquera pas de générer chez lui.
Une fois la cuillérée constituée, donc par prélèvements courbes et discrets sur le bord de la surface immaculée du yaourt, toute une stratégie est encore possible, et là viennent donc s'exprimer toutes les variations potentielles qui constituent le patrimoine de l'humanité - soyons entier et voyons large.
Soit on l'enfourne goulûment, en rougissant forcément, soit au contraire, du bout des lèvres, on emprunte un peu de cette cuillère, par petites lampées. Il y a là à la fois une manière de s'excuser, de se dégager de toute suspicion du péché gourmandise ; mais il y a là également cette grande perversion de l'érotisme de la durée et de la lenteur et qui trouve s substance dans le report de jouissance. Ne pas manger avidement, c'est dilater l'expérience de la dégustation, par petites touches impressionnistes, et qui dans l'ensemble dépeignent l'événement existentiel de la déglutition, et l'inscrivent donc résolument dans un acte ritualisé, dans lequel le plaisir provient aussi du spectacle de tout ce qui reste encore à manger, et du regard des convives qui constatent, comme vous, que le plaisir ne fait que commencer, et qu'il ira désormais crescendo.
Bien entendu, un surplaisir émerge à ce moment là, il se constitue dans l'échange des regards autour de la table, et dont le yaourt, à peine entamé donc, devient le centre de gravité et d'excitation pour tout le groupe. Le mangeur exerce à ce moment là un pouvoir dont M. Foucault dit – dans un autre contexte ! – qu'il est à la source de l'érotisme. Et il n'est pas rare qu'à ce stade de la cérémonie, le mangeur sourit insensiblement, jouant de cette capacité de produire de l'envie, et dont de ressentir comme un plaisir de troisième degré.
Passé cet introït, arrive toujours un moment où la cuillère occit la surface lisse du centre du yaourt. Cette zone s'est chargée d'un goût bien supérieur, du fait même qu'elle ait été défendue et contournée – ainsi et c'est bien connu, le milieu de la Danette (autre observation) est nettement meilleure que les bords. Ceci prolonge le fameux théorème qui trouve meilleure les Danettes en petits pots par rapport à celle conditionnée en barquette. Ici peut d'ailleurs finir la déglutition du yaourt, en effet, la surface disparue, le yaourt perd pour ainsi dire sa raison d'être. Ontologiquement, le yaourt n'existe que par le dessus, le reste n'est qu'une pratique de regret, un accompagnement vers le vide.
Ici, avec force bruit – la cuillère sur le pot de plastique – s'entame ce qui est un éloge à ce que fut l'envie de manger le yaourt, comme un rituel expiatoire, un ex voto. Ici, toute la survaleur a disparu, le geste devient presque vulgaire, le bruit agaçant. Et la détresse de l'ultime cuillérée qui se loge toujours dans le creux du fond du pot, et qui semble insaisissable, - c'est là qu'on découvre que le fond du pot n'est jamais plat, et qu'un manque à manger se fait jour. Ceci laisse le mangeur dans un état d'inassouvissement, de telle manière que chaque expérience nourrit la promesse d'une autre yaourt, à venir.