Le silence du désir.

Le silence du désir.
Je viens d'occire une tarte aux trois fruits rouges.

Elle était empaquetée dans une sorte de fourreau de papier de soie, conditionnée de manière pyramidale, par ce geste ancestral des boulangères qui d'un coup de main phagocytent un petit mausolée à la gourmandise. Tenu par deux boucles du ruban, comme on tient - paraît-il - un lapin par les oreilles, j'ai ramené le colis au bureau, comme un trophée de chasse.

J'ai croisé d'abord le regard d'une personne qui, au rez-de-chaussée, depuis son bureau derrière la vitre, a eu ce regard presque gêné, en deux temps ; d'abord le réflexe de regarder qui passe, puis, comme par une attraction reptilienne, les yeux se sont baissés et ont contemplé ma pyramide. Après l'escalier, un autre regard, ce ceux qui semblent détachés de l'activité cérébrale, un regard perdu, quasi canabique.

Arrivé à l'étage, le paquet a continué de suscité l'énigme, sans toutefois déclencher de question ou de remarque. Comme une sorte de pudeur, ou un grand secret encombrant. Je me suis assis, le fauteuil a soupiré, puis il a préféré grincer. J'ai regardé le clocher de Saint Germain, et je ne ai pas ouvert mon paquet. La première heure de l'après-midi a été consacrée à un entretien avec une architecte brésilienne qui m'a dit qu'à Récife, dans le Nordest, le carnaval n'est pas un spectacle, c'est un état d'âme, et qu'il n'y a pas en français de mot pour dire la saudade. Alors on dit nostalgie, par défaut de sens.

La tarte était toujours là, et comme j'ai filmé l'entretien, je ne me suis ni levé ni déplacé dans le bureau. Puis, j'ai entendu un marteau-piqueur sur la place, je me suis levé, le ciel était blanc ; devant le parvis de l'église des passants traversaient inlassablement cet étrange goulet qui est à la fois le début de la rue de Rennes et la fin de la rue Bonaparte, tout en portant les noms des places Saint-Germain et Sartre et Beauvoir.

Je n'ai rien laissé de cette tarte, je l'ai mangé sans rien dire; à peine le temps que Michaël reste en apnée au téléphone et déjà c'était fini.

# Online seit Donnerstag, 04. Oktober, 2007 um 09:14

Geändert am Donnerstag, 04. Oktober, 2007 um 23:57

La mèche, ça se travaille.

La mèche, ça se travaille.
En une heure. Même pas, quarante minutes. Il est rentré deux fois, Begbeider, l'infâme, avec sa fausse barbe et son vrai scooter. (Il met son casque, d'ailleurs, comme s'il savait qu'il risquait de percuter une tour de front.) Lui, le ténébreux de Saint Germain, le littérateur capillaire, le chroniqueux de Lire magazine.
Michaël avait raison sur ce point, Begbeider a écrit un livre pour être de ceux qui écrivent, et donc de prendre la posture de la défense de la littérature. Il fait ainsi l'économie de sa propre littérature et n'a donc plus besoin d'écrire. Dans Lire Magazine par exemple, où il se prend à fustiger Sarkozy qui a parait-il ironisé sur l'utilité de la lecture de la Princesse de Clèves à l'école. Donc Begbeider en est, il lui appartient désormais, il est dedans. Dans le café Bonaparte, il a donc ce geste magnifique de la main dans la mèche.

# Online seit Donnerstag, 27. September, 2007 um 12:50

Geändert am Freitag, 28. September, 2007 um 05:08

Prolégomène à l'érotique laitière.

Prolégomène à l'érotique laitière.
Prenez un moment où il ne se passe rien, soyez bien attentif, et sachez observer combien c'est précisément là que s'engouffre la substance de notre monde. Maffesoli le dit depuis trente ans, l'essentiel se cache à la surface des choses. Attendez par exemple une fin de repas ordinaire, et profitez en pour observer une personne qui mange un yaourt, ou une crème. Précisons. Une crème dont la consistance est ferme - j'entends par là que tous les Bulgares, brassés et battus, voire les aspartamés et les moussus, sont exclus du protocole.

Observez donc l'inobservable. La manière dont, sans vraiment le penser, tout un chacun investit cette modeste chose, et projette inconsciemment, dans la manière de manger ce yaourt, une partie de lui-même et du monde dans lequel il vit. Le yaourt comme grand écho du monde, et qui concentre de manière muette ce qui s'exprime plus visiblement dans toute notre culture. Un indice en hypo sur l'usage des plaisirs – lèche-t-on l'opercule aluminisé ? Un décryptage de la morale distinctive du bon et du déchet – vide-t-on le liquide qui affleure la surface du yaourt ? Un marqueur anthropologique de l'écologie familiale - sont-ce toujours les enfants qui mangent des yaourts?
Soyez sur d'une chose - mobilisons Marcel Mauss - que le yaourt est un fait social total.

Précisons encore. Il y a ceux qui n'abordent pas directement le yaourt par le centre, et semblent contourner de leur cuillère par le bord. Manière de ne pas approcher de manière frontale la substance même, et de ne venir que par rebond. Une stratégie de la lenteur. Il y a là en effet une forme de pudeur - voire de culpabilité - qui dans notre culture judéo-chrétienne freine l'acte consommatoire, le passage à l'acte, du fait d'une réminiscence de la faute primordiale qui vient hanter toutes nos volitions d'absorption. Manger le yaourt par petits à-coups, c'est presque s'excuser de vouloir l'engloutir, comme un préliminaire qui absout le mangeur de la dette que le plaisir ressenti ne manquera pas de générer chez lui.

Une fois la cuillérée constituée, donc par prélèvements courbes et discrets sur le bord de la surface immaculée du yaourt, toute une stratégie est encore possible, et là viennent donc s'exprimer toutes les variations potentielles qui constituent le patrimoine de l'humanité - soyons entier et voyons large.

Soit on l'enfourne goulûment, en rougissant forcément, soit au contraire, du bout des lèvres, on emprunte un peu de cette cuillère, par petites lampées. Il y a là à la fois une manière de s'excuser, de se dégager de toute suspicion du péché gourmandise ; mais il y a là également cette grande perversion de l'érotisme de la durée et de la lenteur et qui trouve s substance dans le report de jouissance. Ne pas manger avidement, c'est dilater l'expérience de la dégustation, par petites touches impressionnistes, et qui dans l'ensemble dépeignent l'événement existentiel de la déglutition, et l'inscrivent donc résolument dans un acte ritualisé, dans lequel le plaisir provient aussi du spectacle de tout ce qui reste encore à manger, et du regard des convives qui constatent, comme vous, que le plaisir ne fait que commencer, et qu'il ira désormais crescendo.

Bien entendu, un surplaisir émerge à ce moment là, il se constitue dans l'échange des regards autour de la table, et dont le yaourt, à peine entamé donc, devient le centre de gravité et d'excitation pour tout le groupe. Le mangeur exerce à ce moment là un pouvoir dont M. Foucault dit – dans un autre contexte ! – qu'il est à la source de l'érotisme. Et il n'est pas rare qu'à ce stade de la cérémonie, le mangeur sourit insensiblement, jouant de cette capacité de produire de l'envie, et dont de ressentir comme un plaisir de troisième degré.

Passé cet introït, arrive toujours un moment où la cuillère occit la surface lisse du centre du yaourt. Cette zone s'est chargée d'un goût bien supérieur, du fait même qu'elle ait été défendue et contournée – ainsi et c'est bien connu, le milieu de la Danette (autre observation) est nettement meilleure que les bords. Ceci prolonge le fameux théorème qui trouve meilleure les Danettes en petits pots par rapport à celle conditionnée en barquette. Ici peut d'ailleurs finir la déglutition du yaourt, en effet, la surface disparue, le yaourt perd pour ainsi dire sa raison d'être. Ontologiquement, le yaourt n'existe que par le dessus, le reste n'est qu'une pratique de regret, un accompagnement vers le vide.

Ici, avec force bruit – la cuillère sur le pot de plastique – s'entame ce qui est un éloge à ce que fut l'envie de manger le yaourt, comme un rituel expiatoire, un ex voto. Ici, toute la survaleur a disparu, le geste devient presque vulgaire, le bruit agaçant. Et la détresse de l'ultime cuillérée qui se loge toujours dans le creux du fond du pot, et qui semble insaisissable, - c'est là qu'on découvre que le fond du pot n'est jamais plat, et qu'un manque à manger se fait jour. Ceci laisse le mangeur dans un état d'inassouvissement, de telle manière que chaque expérience nourrit la promesse d'une autre yaourt, à venir.

# Online seit Montag, 30. Juli, 2007 um 06:10

Geändert am Dienstag, 31. Juli, 2007 um 11:26

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# Online seit Donnerstag, 26. Juli, 2007 um 09:05

Corridor thinking.

Corridor thinking.
C'est au moment de reprendre l'avion, j'ai repensé à des détails de l'hôtel. Un téléphone dans la salle de bain, à côté du bidet ; donc un bidet. La proximité des paquebots qui accostent immédiatement devant l'hôtel, et qui donne ce vis-à-vis des chambres avec les hublots et les cabines. Cette étrange ville de Barcelone, où l'on ne mange pas vraiment, à cause des tapas - un repas déconstruit, sans début, sans fin, sans assiette, parfois debout.
Barcelone encore, le Barrio Gotico, et cette cathédrale au plafond démesuré. Eternelle question des cathédrales gothiques; les pilônes et les hauteurs ont-ils été rendus possibles par les progrès techniques, ou est-ce le progrès technique qui était nécessaire pour se rapprocher de Dieu?

# Online seit Donnerstag, 28. Juni, 2007 um 17:30